Marc Held

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Marc Held, précurseur instinctif

Architecte, photographe, designer, cet autodidacte a marqué les années 60-70. Inclassable, ce passionné participera à redécorer l’Elysée en 1983, collabora au catalogue Prisunic et réalisa le fameux fauteuil Culbuto édité chez Knoll. Une carrière riche retracée, dernièrement, à travers deux expositions et une monographie aux Editions Norma, à paraitre l’année prochaine.

Sophie Dumont – Vous avez été animateur de théâtre, professeur d’éducation physique… Comment vous est venue la passion pour le design et la photo ?
Marc Held – Pour la photo, ce n’était pas une passion. C’était plus une passion pour les gens. Les humbles, les petites gens, les ouvriers, les enfants des ouvriers de la banlieue dans laquelle je vivais. C’était beaucoup plus de l’empathie pour ces gens- là que de la photo pour elle-même. Ce n’est pas une fin en soi la photo. Je ne pensais pas du tout qu’un jour il y aurait une publication, qu’on les montrerait… Ce que j’ai découvert plus tard, c’est la composition de ces photos, que je faisais absolument instinctivement – je ne la renie pas aujourd’hui, je trouve que je ne composerais pas autant. C’est sans doute que j’étais plus doué pour la composition et j’ai ensuite changé de voie.

Que vous évoque l’idée de faire du neuf avec du vieux ?
Ah ! Je suis un grand partisan de faire du neuf avec du vieux ! Je suis extrêmement intéressé par l’architecture vernaculaire, l’architecture populaire. Restaurer une maison humble, une maison ancienne, avec les moyens d’aujourd’hui, tout en lui conservant son âme, en lui donnant des fonctions nouvelles, m’a toujours absolument passionné ! Je suis très, très dubitatif devant les « renouvellements tellement nouveaux » des formes, des objets !… C’est un peu comme la mode vestimentaire… Tout ça pour être foutu en l’air quelques jours après, non, ça ne m’intéresse pas ! D’ailleurs, toute une période de ma vie, je me suis habillé aux puces ! J’achetais des vêtements militaires, car je trouve qu’ils sont bien foutus, pas seulement pour faire la guerre mais solides, faits pour durer. Ça ce sont des qualités éternelles.

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Pour vous, quel est l’objet déco le plus intemporel ?
« Déco », je n’aime pas beaucoup ce terme ! (rires) « Déco » pour moi, ça ne veut pas dire grand-chose ! Je préfère que l’on parle de design, car, entre déco et design, il y avait – car il y en a de moins en moins – une différence. Le design se fait, au départ, par les théoriciens de nom du Bauhaus : c’était des objets utiles, qui montraient comment ils étaient fichus, constructivistes, on montrait vraiment leur structure, on ne les décorait pas, on les rendait beaux, tout en respectant la façon dont ils étaient construits. Alors que la décoration, c’est une toute autre approche, que je ne maîtrise pas. L’objet intemporel pour moi ? Si je peux en citer plusieurs : certainement certains sièges du Poul  Kjærholm, la cocotte en forme de Sarpaneva, les bijoux de l’inimitable Torun, des choses qui vont franchir le temps et que, je pense, les générations futures continueront d’aimer, qui continueront surtout d’être remuées, émues en les voyant, en les portant.

« Je n’aime pas beaucoup le terme de Déco ! »

Quel objet contemporain trouvez-vous le plus inutile, ridicule ?
Ridicule et inutile ? Mais mon Dieu, il y en a trop ! Comme les modes de la mode vestimentaire : tous les trois mois, il y a un truc nouveau… « Ah, c’est nouveau ! Qu’est-ce qui va nous scandaliser, nous étonner » ? Des crottes de chien de…, je ne sais pas quel peintre en plein milieu d’un espace-vie. Non, ça, ça ne m’excite pas beaucoup, c’est ridicule tout ça. Parlez-moi des objets qui durent, qui sont faits pour durer, comme ceux, que je vous ai cités dans la question précédente.

Si vous deviez réaménager la chambre de Louis XVI ?
De Louis XVI ? Oh, je préfère éventuellement ce que j’ai fait pour François Mitterrand, lorsque j’ai participé au réaménagement de l’appartement présidentiel à l’Elysée lors du premier septennat. Je respectais à la lettre les traces du passé, que ce soit le plancher, les moulures, les fenêtres, la menuiserie. Au contraire, je restituerais ça dans l’esprit du départ avec beaucoup d’humilité et de modestie. Je peins tout en blanc, car c’est plus neutre, plus frais, pas ornementé. Et dans cet espace, comme je l’ai fait pour François et Danièle Mitterrand, j’installerais des objets tout à fait nouveaux, contemporains.

Mobilier pour le grand salon privé du Palais de l'Élysée.
Mobilier pour le grand salon privé du Palais de l’Élysée.

Aimez-vous chiner, parcourir les brocantes… à la recherche d’inspiration ou d’objets anciens ?
Je ne vais pas rechercher mon inspiration quelque part. Mais j’aime bien chiner. Lorsque j’habitais encore Paris, j’allais tous les samedis et les dimanches aux puces de Saint Ouen : à l’heure du déjeuner, j’allais manger un petit morceau et boire mon café où il y avait des types de la famille de Django Reinhardt qui jouaient, ça j’aimais bien. Puis j’allais chiner des vêtements militaires ! On y trouvait aussi des vêtements sublimes en cachemire pour deux sous. J’allais voir des objets, qui ne sont pas considérés comme des objets de grand prix, qui ont été fabriqués par des artisans qui les aimaient et c’est quelque-fois très émouvant.

Quelle est la pire chose à ne pas faire avec un vieil objet déco ?
Le casser (rires) ! Le jeter !

On qualifie souvent la décoration des 70’s – 80’s comme kitch. Qu’en pensez-vous ?
Il y a eu des tendances différentes. Je ne sais pas si l’on est assez éloigné dans le temps de cette période pour pouvoir le qualifier d’un seul adjectif. Il y a eu plusieurs tendances… Il y a eu une tendance hautement fonctionnaliste, issue du mouvement Bauhaus des années 30 en Allemagne et puis, il y a eu les premières folies… Mais on ne peut pas dire kitch : il y avait dans cette période un climat extraordinaire d’optimisme, de fantaisie… Il y avait la musique, l’espoir d’un monde meilleur, de l’abondance… Oui, il y avait une sorte de gaîté, c’est vrai…

Peut-on dire de vous qu’entre la photo et le design, votre cœur balance ?
Entre la photo et le design, ma passion première est l’architecture ! En architecture, la démarche conceptuelle est la même que dans le design : il s’agit de construire un objet utile. Mais dans l’architecture, c’est plus riche, car il y a des volumes extérieurs, des volumes intérieurs, le lien avec l’environnement naturel ou pas naturel… C’est la même démarche de conception, mais c’est beaucoup plus intéressant pour celui qui conçoit.

« Je suis un homme d’ordre. Mais… dans ma tête, je suis en désordre ! »

Votre style déco, comment le définiriez-vous ?
Un de mes vieux camarades et confrère, Jean- Loup Roubert disait : « santé, sobriété » ! Beau, intemporel parce que c’est simple, bien fait.

Quand vous recevez des amis, quel est l’objet qu’ils aiment le plus chez vous ?
Il n’y a aucun doute, c’est le Primo Culbuto ! J’en ai un exemplaire à la maison et il est tellement différent, extravagant, que cela attire l’œil. Et comme c’est une surface que l’on ne peut pas mettre à plat, il est intéressant comme une sculpture, sous toutes ses facettes. On n’en a jamais fait réellement le tour. Il est riche dans ce sens.

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Avez-vous des astuces pour le rangement ?
Depuis le temps, les années 30, puis les années 60, on a utilisé des placards, des rangements, la rationalisation… Tout ça, il y a des grosses boîtes dont je ne citerai pas le nom qui ont mis cela au point admirablement, ils ont utilisé toutes nos idées et ils nous ont rendus accessibles par l’industrialisation… Je n’apporterai rien de plus à ce qu’ils ont fait !

Avez-vous tendance à tout garder
ou faites-vous du tri régulièrement ?

De mon propre travail, de mes photos, je suis un maniaque de l’organisation. Je garde, je classe… Mais je ne suis pas attaché aux objets en tant qu’objets. J’aime bien qu’ils soient en ordre, je suis un homme d’ordre. Mais… Dans ma tête, je suis en désordre !

Que pensez-vous des émissions de déco ?
Vous allez me haïr et ne pas passer mon interview (rires) mais je vis dans une île en Grèce et je ne regarde pas d’émission ! J’écoute de la musique, je regarde des films… Mais à part ça, je ne vois pas grand-chose !

Avez-vous déjà repéré un intérieur
dans un film, une publicité ou une série ?

J’ai vu un jour un reportage, l’aménagement intérieur d’un château, je ne sais plus qui l’a fait, mais tout était blanc, frais, d’une légèreté et d’une grâce… Je ne sais plus qui l’a fait, mais c’était extrêmement beau.

Marc Held 03Marc Held, vous êtes plutôt…

Parquet ou moquette ?
Parquet.

Peinture ou papier-peint ?
J’aime les deux… Oh, j’aime bien le papier peint…

Le Corbusier ou maison Victorienne ?
Le Corbusier. La période Victorienne ne me dit rien.

Noir & Blanc ou couleur ?
J’aime bien les couleurs, mais personnellement, je serais plutôt noir et blanc.

Loft ou villa ?
J’ai dessiné des villas et j’ai aménagé des lofts (rires) ! Pour le coup, je n’ai pas de préférence !

Douche italienne ou baignoire à l’ancienne ?
J’ai fait, il y a plus de quarante ans, une baignoire, en plein milieu d’une grande pièce, donc il y a longtemps que j’aime ça. Mais, il y a deux fonctions : la baignoire comme lieu pour le plaisir, sensuel même et la douche, plutôt fonctionnelle. Ce n’est pas la même chose, ça ne se situe pas sur le même terrain.

Centre-ville ou banlieue excentrée ?
Centre-ville !

Rez-de-chaussée ou dernier étage ?
Cela dépend quel rez-de-chaussée, si ça donne sur un jardin, oui… Dernier étage, si je peux échapper à une ville horrible, surchargée de bagnoles, de gens…

Lumière ou bougies ?
Cela dépend comment on utilise la lumière. La bougie est beaucoup plus douce, elle donne meilleure mine aux hommes comme aux femmes !

Récup’ ou nouveauté ?
À la fin, je crois que je suis plutôt récup’ ! J’ai peur de la nouveauté, je crois qu’il y en a trop, qu’on en a trop fait.

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